Avec plus de 3 millions et demi de disques vendus et plus de 2 000 concerts au compteur, Bénabar revient sur le devant de la scène avec Le soleil des absents, un album lumineux, aussi intime qu’universel.
Parti fin 2022 prendre du recul à l’autre bout du monde – plus exactement à Saint-Pierre-et-Miquelon – Bruno Nicolini, alias Bénabar, en est revenu avec la matière première de son 11e album, Le soleil des absents : un titre poétique en hommage à son collaborateur de toujours Denis Grare.
L’album prend racine à Saint-Pierre-et-Miquelon. Qu’est-ce qui vous a poussé à y poser vos valises ?
Je traversais une période de remise en question, marquée par la cinquantaine, dix albums au compteur et une sortie de tournée. J’avais besoin de m’évader pour écrire à nouveau, loin de Paris, à Saint-Pierre-et-Miquelon. Michel Delpech s’y était produit et m’en avait parlé en bien, éveillant en moi ce fantasme, avec tous les clichés que nous pouvons avoir, et qui sont souvent vrais, à propos de ce bout du monde.

Vous y consacrez une chanson, Les Mayoux, écrite un peu à la dernière minute.
Oui, je l’ai écrite à l’arrache, la nuit avant notre départ. J’avais organisé une fête avec plein de copains là-bas, pour les remercier de leur accueil. Les Saint-Pierrais sont un peu comme les Corses : au début, ils sont gentils, polis, mais distants. Puis, une fois qu’on a fait ses preuves, ils se montrent plus accueillants, sinon, ils nous jettent dans le port ! [Rires] Les Mayoux, c’est le nom que donnent les autochtones à tous ceux qui ne sont pas de leur terre, comme ce papa dont je parle dans la chanson, arrivé en chemise à fleurs en pensant débarquer à Saint-Pierre de La Réunion.
Ensuite, retour au pays, à la banlieue de votre enfance. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour lui consacrer une chanson, Ma banlieue vue de drone ?
Je tournais autour depuis longtemps. J’avais des bribes de textes et de mélodies, mais je n’avais pas trouvé le déclic. Cette idée de la banlieue vue de drone m’a complètement débloqué, car elle apporte un recul métaphorique. Mais, surtout, cette chanson me permet de rendre hommage à cette classe moyenne banlieusarde dont je viens et qui fait pleinement partie de la société. Généralement, on parle beaucoup des très riches ou des très pauvres, mais peu de la classe moyenne.
Pourtant, c’est elle qui travaille, paie les impôts et fait tourner la société, alors même qu’elle est parfois maltraitée. Quand on parle de banlieue, on évoque souvent que les cités, et bien souvent à travers un prisme anxiogène, en se concentrant uniquement sur les questions de délinquance. Mais il se passe aussi beaucoup de choses positives dans ces territoires, au sein de cette classe moyenne discrète.
L’album s’intitule Le soleil des absents, qu’est-ce que ça signifie ?
Avant de commencer à travailler sur l’album, Denis, mon plus ancien musicien, s’est suicidé. C’est avec lui que j’avais commencé dans les bistrots en 1995. Je me suis alors demandé à quoi cela servait de continuer à faire de la musique sans lui. À quoi bon tout ça ? Finalement, après du temps, nous nous sommes remis au travail. Parler uniquement de notre chagrin aurait été plombant.
Nous voulions plutôt lui rendre hommage de manière lumineuse. Le titre Le soleil des absents s’est alors imposé. Il résume assez bien l’esprit de l’album, qui montre qu’il y a beaucoup de raisons de déprimer, mais aussi beaucoup de raisons de se réjouir.
La preuve en est avec Fuck la peine, inspirée d’un graffiti.
Oui, sur le périph, entre porte d’Orléans et porte de Versailles, j’ai vu cette inscription. Elle y est toujours d’ailleurs. Comme je le dis dans la chanson, j’étais dans un taxi, je rentrais de promo un peu triste et fatigué, puis je suis tombé sur cette inscription qui m’a interpellé. J’ai extrapolé, mais c’est vrai que ça a changé ma journée !
Une chanson s’intitule Une playlist de daron. Mais quelles chansons y trouverait-on, selon vous ?
Ça va de Michel Delpech aux Négresses Vertes, en passant par Jacques Higelin, ou encore Jean-Jacques Goldman et Michel Sardou ! Sardou, c’est vraiment très daron. Johnny Hallyday et Salvatore Adamo, bien sûr ! Toute la musique que j’aime et que j’appelle la grande variété française : exigeante et qui plaît au public. Aujourd’hui, je pourrais y ajouter La Grande Sophie ou Claudio Capéo. Mais je n’ai pas complètement raté mon éducation. Mes gosses, même s’ils critiquent mes goûts, évidemment, adorent aussi ces chansons de daron.
La chanson Trois jours, trois nuits évoque quant à elle l’univers des films de Claude Sautet…
Oui, ceux de Jean-Loup Dabadie et Claude Sautet : un duo magique. Moi, je voulais être scénariste. Et, par chance, je peux encore un peu l’être aujourd’hui, pour le cinéma et le théâtre, et à travers mes chansons. Elles sont finalement comme des bouts de scénario, en trois actes, avec des personnages récurrents, secondaires, comme chez Claude Sautet. Dans ses films, notamment Vincent, François, Paul… et les autres, on a parfois l’impression que les personnages principaux s’effacent au profit des secondaires. Je trouve cela vertigineux et poétique. Jean-Loup Dabadie écrivait aussi des chansons sublimes. Ils restent des modèles pour moi.