Entretien

Vero Cazot et Carole Maurel pour Mi-mouche : “De nombreuses lectrices se sont mises à la boxe”

21 janvier 2026
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Véro Cazot et Carole Maurel.
Véro Cazot et Carole Maurel. ©gberthier.shots/Zoo Le Mag

Elles cassent tous les codes. Dans la bande dessinée Mi-mouche, dont le deuxième tome vient de paraître, Vero Cazot et Carole Maurel imaginent une jeune héroïne qui réinvente la littérature jeunesse. Rencontre avec les autrices de cette saga tout en tendresse et convictions.

Colette n’a pas grandi depuis ses 11 ans. Un accident de voiture, dans lequel sa sœur jumelle Lison a perdu la vie, la marque si profondément que son corps cesse sa croissance. Aujourd’hui, Colette a 14 ans. Surprotégée par sa mère, malmenée par ses camarades et critiquée par sa professeure de danse classique, l’adolescente est au bord de l’implosion. Mais tout va changer lorsqu’elle se retrouve par hasard dans une salle de boxe. Face au ring, Colette est émerveillée. Trop petite pour combattre avec ceux de son âge, elle intègre les « mi-mouche »… Mais c’est loin de plaire à sa mère.

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Comment est né l’univers de Mi-mouche ?

Carole Maurel : Tout est parti d’une petite griffonnerie que j’ai postée sur les réseaux sociaux, un dessin d’une petite fille, le regard déterminé et gants de boxe aux poings. Véro m’a immédiatement écrit pour savoir si ce dessin était déjà pris par un éventuel projet… Mais il était bien libre pour qu’elle s’en empare.

Vero Cazot : Il y avait beaucoup de détermination dans le regard de ce personnage. Il m’a ensuite fallu imaginer pourquoi elle était si en colère et pourquoi elle avait autant envie de se battre…

Cette héroïne rejette les injonctions à être une fille idéale, douce et gracieuse. La phrase “Les petites filles sont des punks” de Judith Godrèche, aux César 2024, pourrait s’adresser à ce personnage… 

V. C. : Absolument. Dès que je suis tombée sur le dessin de Carole, j’ai eu l’intuition d’un personnage très fort, plein de richesses et de possibilités. Le dessin d’origine montrait une petite fille, mais j’ai tout de suite eu l’envie de la grandir, tout en gardant son côté enfantin. C’est comme ça que m’est venue l’idée qu’elle avait arrêté de grandir à 11 ans. Dans la bande dessinée, Colette est en conflit permanent avec son ombre, qui représente sa véritable personnalité, ses ambitions cachées, ses pulsions, tout ce qu’elle s’empêche d’être. Comme toutes les ados, elle est partagée entre les attentes de sa famille, celles de la société, notamment sur la question du genre, et ce qu’elle désire vraiment. J’étais curieuse de voir comment cette ado chétive allait devoir se battre, un peu plus que les autres, pour s’affirmer.

Carole Maurel.©Dupuis

Colette est souvent en colère. Depuis quelques années, la rage féminine n’est plus stigmatisée comme elle a pu l’être par le passé. Comment avez-vous intégré cette réflexion dans le récit ?

C. M. : Il y a un important contraste entre l’envie d’affirmation du personnage et son apparence chétive, qu’on a envie de surprotéger. La pauvre Colette, elle le porte vraiment sur elle. Mais cette héroïne est animée par une rage de vivre. Il faut dire qu’elle doit affronter de nombreux obstacles : la perte de sa sœur jumelle, sa croissance écourtée, le contrôle permanent de sa mère, son irrésistible envie de faire de la boxe ou encore les injonctions sexistes. Sa colère se révèle salvatrice.

V. C. : Colette est davantage en colère que ce que j’avais imaginé au départ ! [Rires] Mais la colère peut être saine et, que ce soit pour les combats féministes ou pour les rébellions adolescentes, il faut souvent en passer par là pour obtenir des droits.

Côté dessin, comment vous y êtes-vous prise pour capturer la vigueur de la boxe ?

C.M. : Ce n’est pas un sport que je connaissais. Je pratiquais la savate, donc ça m’a aidé à visualiser des postures, pour la boxe comme pour la danse classique, et ça m’a permis de me mettre dans l’état d’esprit des personnages. Mais Véro s’est carrément mise à la boxe…

V. C. : C’est le dessin de Carole qui m’a presque forcé à m’y intéresser ! [Rires] J’avais de gros aprioris sur la boxe, un peu comme la mère de Colette. Mais de beaucoup me documenter m’a donné envie d’essayer. Pratiquer aide à écrire. Ça a totalement changé mon regard et ça m’a personnellement fait du bien aussi. Je remarque que de nombreuses lectrices, celles qu’on croise en dédicaces et en festival, se sont elles aussi mises à la boxe.

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Y-a-t-il d’autres héroïnes de fiction qui ont pu vous inspirer ?

V. C. : Ce n’est pas une héroïne, mais tous les deux sont confrontés aux diktats de genre. : Billy Elliot (2000). Colette, elle, veut laisser la danse pour faire de la boxe et Billy Elliot, lui, veut à tout prix enfiler des chaussons. Le personnage du film Tomboy (2011) de Céline Sciamma, l’histoire de cette petite fille “garçon manqué”, même si je n’aime pas l’expression, m’a également beaucoup inspirée au moment de sa sortie. Côté bande dessinée, il y a la saga Bergères guerrières (Glénat) d’Amélie Fléchais et Jonathan Garnier. Mais toutes ces références restent très récentes.

C. M. : On a enfin la chance de voir émerger une grande diversité d’héroïnes. Mais quand on remonte le temps, elles se raréfient. Dans les années 1980-1990, on en trouve quelques-unes dans les séries télé, je pense notamment à Buffy contre les vampires qui est un personnage féminin hyper badass.

V. C. : On est à une époque où on peut inventer de nouveaux personnages sans tomber dans des clichés sexistes. La fiction a longtemps voulu nous faire croire que les personnages féminins forts de caractère n’étaient pas réalistes. Or, dans la vie de tous les jours, il y a autant de femmes super fortes que d’hommes sensibles, chacun avec de gros défauts aussi, mais c’est ça qui les rend réels.

Si Colette incarne une nouvelle génération d’héroïnes, elle captive aussi une nouvelle génération de lectrices et de lecteurs. Depuis la sortie du tome 1, quels retours avez-vous reçus ?

V. C. : En dédicace, on a eu le bonheur de rencontrer autant d’adultes que d’enfants et autant de filles que de garçons. Je me suis également rendue dans plusieurs écoles, de la grande section au CM2 et au collège, et Mi-mouche a été super bien accueillie par ces jeunes qui lisent plutôt du manga.

C. M. : J’ai eu le sentiment que les adultes avaient même tendance à être plus précautionneux que les gamins. Chez les jeunes lecteurs, il y a un certain enthousiasme pour les aventures de Colette, ils ne vont pas être refroidis par l’épreuve du deuil, mais vont plutôt le voir comme l’un des obstacles que doit affronter la protagoniste pour arriver à ses fins, c’est-à-dire être sur un ring. Les adultes, eux, vont être mis en alerte par le deuil. Il y a plusieurs degrés de lecture dans cette histoire.

Vero Cazot.©Chloe Vollmer-Lo

Dans la littérature jeunesse et ado, le sujet reste rarement abordé. Comment avez-vous appréhendé la question du deuil vécu à un jeune âge ?

V. C. : L’idée du deuil de la sœur jumelle n’est pas venue dans la première version du scénario. Mais il me fallait une raison pour expliquer la petite taille de Colette et j’aimais l’idée de la dualité. J’ai vraiment essayé de me mettre à la place de cette ado et quiconque a vécu une perte, que ce soit un animal, un lieu à cause d’un déménagement ou même une rupture amoureuse, connaît ce sentiment de vide. Je ne pense pas avoir abordé différemment ce sujet pour un jeune lectorat que je ne l’aurais fait pour les adultes. C’est peut-être pour ça que Mi-mouche plaît à tous les publics.

Peut-on s’attendre à une suite ?

V. C. : Il y aura un troisième tome qui bouclera cette thématique du deuil. Il est écrit, Carole est en train de le storyboarder et il sortira à la fin de l’année 2026. C’est génial de progressivement explorer toute la galerie de personnages de l’univers de Mi-mouche. Dans le tome 1, il fallait développer Colette et ses combats. Dans le tome 2, plusieurs personnages prennent de l’épaisseur, comme le père, qui va enfin prendre sa place. On imagine peut-être déjà un nouveau cycle… Il y a tant de choses à raconter sur l’adolescence !

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