Dix ans après son premier voyage, le créateur de contenu publie Le pire guide du Japon. Loin des recommandations touristiques classiques, il livre dans cet ouvrage un carnet d’anecdotes personnelles et un portrait sensible d’un archipel qui le fascine depuis l’enfance. Rencontre.
Que ce soit dans vos premières vidéos YouTube ou dans vos courts-métrages, vous avez toujours revendiqué une réelle affection pour le Japon. D’où vous vient cette fascination ?
Je suis ce qu’on pourrait appeler une “victime” du Club Dorothée. Je fais partie de cette génération des années 1990 qui a grandi avec Dragon Ball, Les chevaliers du Zodiaque… Et j’ai réalisé qu’il y avait un point commun entre tous ces dessins animés et le manga – un style de dessin en noir et blanc, hyper dynamique et si différent de la BD franco-belge que je ne comprenais pas vraiment au début : ils venaient tous du même pays.
Qu’il s’agisse de la nourriture, des personnes ou des paysages, ces œuvres nous montrent énormément de détails sur le Japon. Et l’action de certains mangas, comme Ranma ½, prend place dans le pays. En découvrant toutes ces productions, je me disais : “Mais c’est quoi cet endroit ? [Rires] Ça a l’air si différent de la France.” En grandissant, ma curiosité a dépassé la pop culture pour s’étendre à l’histoire, la culture et la gastronomie.

En 2012, vous faites enfin le voyage de vos rêves et vous partez pour la première fois au Japon. Quelles sont vos premières sensations et qu’est-ce qui vous marque le plus lors de ce séjour ?
Ce qui domine, c’est une sensation de sûreté et de bien-être. On sent que tout est adapté pour gommer les petits tracas du quotidien. Si on perd un objet, on le retrouve vite, si on galère à trouver son chemin, quelqu’un vient nous aider… Ça m’a beaucoup surpris.
Mais ce qui me fascine le plus, encore aujourd’hui, ce sont les Japonais eux-mêmes. Ils ont une manière de penser et d’agir tellement singulière que c’est passionnant d’essayer de les comprendre. En arrivant la première fois, je me demandais vraiment : “Mais qui sont ces gens ?” [Rires]
Votre regard sur le Japon a-t-il évolué entre ce premier séjour et vos derniers voyages ?
Absolument. Au début, je n’avais pas les clés de compréhension nécessaires. Il y avait tellement d’éléments singuliers que je me sentais un peu perdu. Puis, en discutant avec des Japonais ou des amis qui vivent là-bas, j’ai commencé à percevoir la réalité de leur culture et à la comprendre.
Aujourd’hui, même si je me sens toujours un peu touriste, mes voyages sont devenus beaucoup plus sociaux, presque familiaux. J’y suis allé une petite dizaine de fois et j’ai désormais des amis très proches là-bas. C’est cet aspect humain qui a le plus changé au fil des années.

Quel a été le point de départ de votre livre Le pire guide du Japon ?
J’ai toujours partagé mes passions à travers mon travail, et notamment mes vidéos. Le Japon, la bande dessinée et le dessin en font partie. Quand j’ai commencé ce nouveau projet, je ressentais le besoin de me ressourcer d’un point de vue créatif. Je voulais faire quelque chose d’un peu plus solitaire. Depuis que je suis gamin, j’ai toujours rêvé de dessiner une BD. Les années ont passé et je me disais que je ne trouverais jamais le temps pour le réaliser. Et un jour, je me suis dit que je voulais le prendre, ce temps.
Il existe déjà de nombreux guides sur le Japon. Comment créer quelque chose qui n’a pas encore été fait ?
Justement, je ne voulais pas faire un guide classique – et il porte bien son nom. Le livre n’en a que la structure : il est chapitré par régions, villes et préfectures. Mais, à l’intérieur, on ne trouve pas de vrais conseils de parcours ou de listes de lieux à visiter absolument. C’est du ressenti pur, de l’anecdote, un véritable carnet de voyage.
J’ai choisi cette forme de “guide”, car je trouve l’objet en lui-même réconfortant. Quand je vois des guides de voyage dans la bibliothèque de mes amis, je vois les traces de leurs aventures passées. Pour moi, c’est un objet rassurant qui dit : “Ça ne tient qu’à ça : ok, on y va, on économise et on fonce !”

Dans la préface, Florent Chavouet écrit que “le Japon est un pays d’anecdote”. Quelle est l’histoire que vous préférez à son sujet ?
Tous ceux qui vont au Japon vivent tellement d’histoires qu’ils ont envie d’écrire un recueil d’anecdotes à leur retour ! [Rires] En revanche, il y en a une qui est commune à beaucoup de voyageurs : celle de l’hospitalité extrême. Par exemple, un jour, dans une gare, une personne m’a non seulement indiqué la bonne direction, mais elle m’a accompagné sur le quai, elle est montée dans le train avec moi et a fait plusieurs stations pour s’assurer que je fasse le bon changement. Elle a totalement dérouté son propre trajet, juste pour m’aider.
À l’inverse – et je ne l’ai pas mis dans le livre –, il y a ceux qui, ne parlant pas anglais, préfèrent fuir plutôt que de risquer de ne pas bien vous aider. Quand vous dites “excusez-moi” (sumimasen), certains partent carrément en courant ! Quand on comprend pourquoi ils réagissent ainsi, ça a du sens. Mais honnêtement, j’ai rencontré plus de personnes qui m’ont aidé, pour tout et n’importe quoi : pour trouver mon chemin ou même me donner un conseil. On a toujours l’impression d’avoir créé une connexion spéciale avec les Japonais. Ils en ont fait leur sport national.
Le Japon est donc un pays d’anecdotes, mais aussi de rencontres…
Oui, mais pas forcément dans la routine quotidienne du métro-boulot-dodo. C’est plutôt dans des moments suspendus, lors d’une balade ou dans un bar. J’y croise souvent ce que j’appelle les “bandeurs de France” ; ce sont souvent des retraités de 60 ou 70 ans qui ont adoré notre pays et cherchent absolument à échanger quelques mots en français avec vous.

En 2024, le Japon est devenu le pays le plus visité d’Asie par des touristes internationaux. Une statistique qui souligne une tendance globale autour de la culture nippone, qui est passée de “niche” à “mainstream” au fil des décennies. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?
Ça, c’est le point de vue de la France. Mais en réalité, au Japon, la majorité des touristes sont Chinois ou Coréens, avec un profil plus familial. Le yen n’est pas très cher, c’est une courte distance… Donc, ce n’est pas exactement le même tourisme que nous, Français, qui sommes plus attirés par la pop culture. C’était ma porte d’entrée et je comprends que ce soit celle des autres.
Toutefois, je souhaite aux fans d’anime de ne pas se contenter de visiter des Pokémon Stores ! [Rires] Je les encourage à vraiment visiter le pays. Même après dix voyages, ma liste de choses à découvrir est encore immense. C’est un pays aussi riche que la France en termes de paysages et de saveurs. On ne s’en lasse pas.
Quelle est la plus grande idée reçue que les Français entretiennent sur le Japon ?
Beaucoup de Français pensent que les Japonais ne savent pas dire “non” et qu’ils se plient toujours en quatre. C’est faux. Ce n’est pas parce qu’ils ne le montrent pas qu’ils ne le pensent pas. On peut clairement tomber sur des Japonais mécontents et ça peut en étonner plus d’un.
Faites un test – même si je ne le conseille pas : essayez de ralentir ou de bloquer le passage dans un bus ou un train bondé. Vous verrez des regards brûlants, voire des personnes qui vous bousculent. Essayer de ralentir un Japonais pressé, c’est une très mauvaise idée.

Y a-t-il un aspect de la société japonaise qui continue de vous échapper totalement, malgré vos nombreux séjours ?
Je crois que je pourrais passer des heures à observer les flux de personnes, les salaryman, la façon dont la société s’articule autour des gens, cette sorte de cohésion et tous leurs usages. Dans des endroits où il y a énormément de monde, comme Shibuya ou Shinjuku, il y a une foule immense, et pourtant, on ne se sent pas agressé par le bruit. C’est un “bazar organisé” fascinant. Regarder des vidéos de la sortie du métro de Shibuya depuis un point en hauteur est ultrasatisfaisant pour moi.
Quels sont les incontournables que vous recommandez pour un premier voyage au Japon ? S’il ne fallait retenir qu’une ville, un quartier, un restaurant et un magasin ?
Une ville : Tokyo. On ne peut pas y échapper, il y a énormément de choses à voir et on y trouve aussi bien des quartiers qui bougent que des temples millénaires. Un quartier : Shibuya et Shinjuku sont des incontournables, mais j’aime beaucoup Nakameguro pour son côté paisible, ses promenades au bord de l’eau et ses cerisiers en fleurs.
Un restaurant : Mutekiya, à Ikebukuro. C’est un classique pour les ramens. Il y a souvent de l’attente, mais on n’est jamais déçu. Un magasin : je suis un grand fan de papeterie, et les Japonais sont numéro 1 sur ce secteur. La chaîne Loft est incontournable, mais même une petite papeterie de quartier au fin fond du sud de Kyushu peut être un paradis. Je repars toujours avec des kilos de stylos et de carnets dont je n’utilise que 20 %, c’est une obsession.
Ce livre marque-t-il le début d’une collection plus large ?
J’aime parler d’anecdotes de voyages et le Japon est l’endroit – à l’étranger – où je suis allé le plus souvent. Si je devais en faire un autre, ce serait sans doute sur la France, car j’adore la visiter. Je me verrais mal faire un guide sur les États-Unis ou sur la Corée, car ce sont des pays que je ne connais pas assez bien. En revanche, sortir une version augmentée de ce livre avec de nouveaux lieux visités au Japon après mes prochains voyages est plus probable.