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Le roman de l’après succès avec Simon Johannin et Caroline De Mulder

13 mars 2024
Par Léonard Desbrières
Simon Johannin.
Simon Johannin. ©Capucine Johannin/Allia

On dit que le roman d’après, celui d’après le premier succès, est toujours le plus dur. Nino dans la nuit et Manger Bambi ont permis à Simon Johannin et Caroline De Mulder de se faire un nom dans le paysage littéraire. Avec leur nouveau livre, ils avaient pour mission de confirmer les espoirs que l’on avait placés en eux.

Il y aurait un livre à écrire sur le roman d’après. Celui qui arrive après un succès, qui est chargé de le valider et fait de vous, aux yeux de la critique, une romancière ou un romancier confirmé. Celui qui prolonge les obsessions et les questionnements de l’auteur pour fédérer autour de lui une communauté de lecteurs. En ce printemps littéraire, deux écrivains à l’univers marqué et à la prose corrosive se présentent face à l’obstacle avec, comme à leur habitude, le couteau entre les dents.

Caroline De Mulder est Belge, plutôt adepte du polar et du noir, elle a connu le jour de gloire avec Manger Bambi (2021, Gallimard), récit au lance-flamme de la descente aux enfers d’une jeune fille de 15 ans qui se sert de ses charmes pour détrousser les vieux pervers et qui hurle à qui veut l’entendre : « La vie est une pute, faut la bouyave ! »

Simon Johannin, lui, est Français, magicien du verbe. Son premier roman, Nino dans la nuit (2019, Points), publié à 26 ans et co-écrit avec sa femme, Capucine Johannin, a fait l’effet d’une bombe, en offrant un porte-voix à une jeunesse invisible et en marge, qui lutte pour se faire une place dans une société qui ne veut pas d’elle. Ils ont tous les deux eu besoin de plusieurs années avant d’enfiler à nouveau leur cape de romancier.

Simon Johannin, le silence, puis le vacarme

Pendant cinq ans, Simon Johannin a fait non pas le choix du silence, mais celui de la poésie. Pour s’affranchir des impératifs de la narration et fuir le besoin d’incarnation des histoires, mais surtout pour satisfaire une soif inextinguible d’exploration linguistique. En bon alchimiste de la langue, il se plaît à la triturer, la transformer, il mène des expériences pour bousculer sa composition, la pousser toujours plus loin.

Nous sommes maintenant nos êtres chers (2020, Allia) et La Dernière Saison du monde (2022, Allia) sont des complaintes vertigineuses dont les mots vous pètent au visage. Les instantanés que ces recueils saisissent ne sont pas si éloignés des questionnements qui hantent les romans de l’auteur. Il y est question d’une jeunesse écorchée vive, d’un monde au bord du chaos et d’un refuge indestructible, les mots.

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Ce nouveau roman, on l’attendait comme un shot d’adrénaline, une nouvelle dose pour vibrer avec ce style incantatoire et se plonger tout entier dans une nouvelle histoire. Ici commence un amour (Allia) revisite le poncif de l’arrivée dans le grand monde d’un jeune écrivain candide. Avec son premier roman dans les mains et le souvenir d’une femme perdue, Théo débarque à Paris et se fracasse contre les errances et les contradictions d’une société qui a perdu la tête.

Écartelé entre rejet du système et soumission à ses codes, il brandit la littérature comme bouclier et trouve une échappatoire. La nuit. Cet espace où ce qui a échoué le jour peut peut-être prendre vie. Où la danse, toujours, la défonce, parfois, permettent d’exulter et d’oublier l’espace d’un instant que l’humanité vacille. Épopée underground, brûlot social, roman du dépit amoureux : ce livre est tout ça à la fois et bien plus encore. C’est le chant d’une génération qui fume la vie pendant que tout le monde dort.

Caroline De Mulder, tout changer pour rester la même

À priori, rien à voir entre la virée sanglante d’une ado destroy qui dessoude des « sugar daddies » à tour de bras et une plongée en immersion, au cœur de la Seconde Guerre mondiale, dans les maternités imaginées par Himmler, où des femmes donnaient naissance à des enfants parfaits parce qu’Aryens. Et pourtant, il est aisé de tirer un fil entre ces deux œuvres dans lesquelles le corps des femmes est devenu une arme autant qu’un fardeau. Trois ans après Manger Bambi et son prix Sade, Caroline De Mulder décide de tout changer pour ne rien changer.

À Heim Hochland, en Bavière, dans un décor de carte postale, une demeure tranquille et bourgeoise dissimule entre ses murs l’une des plus odieuses visions du nazisme. C’est là que des médecins, des scientifiques et des hommes en uniformes s’évertuent à faire naître à la chaîne les enfants qui formeront la brillante relève du Reich.

Quant aux mères, elles sont souvent seules, abandonnées, dressées pour purifier la race. Certaines se murent dans le silence, mais d’autres sont fières de contribuer. D’autant que chaque naissance est récompensée. Une mère de quatre enfants reçoit la croix de bronze ; l’argent pour six, l’or pour huit.

Dans un troublant écho à La Servante écarlate (1985) de Margaret Atwood, Caroline De Mulder raconte la vie de femmes prisonnières qui n’existent que pour leur force reproductrice. Dans cette maison de l’horreur, elle croise le destin de trois personnages. Renée, une jeune Française, tombée enceinte d’un Allemand, tondue et rejetée par sa famille, qui espère encore le retour du père de l’enfant parti au front ; Helga, une infirmière dévouée à la cause, mais dont les certitudes vacillent, et enfin Marek, un déporté revenu de Dachau qui sert d’homme à tout faire. Aux dernières lueurs de la guerre, alors que les Américains se rapprochent inéluctablement, ces acteurs tragiques, prisonniers du théâtre de l’immonde nazi, se frôlent et se percutent. Ensemble, ils s’apprêtent à jouer leur dernière partition.

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