Décryptage

Saint-Valentin : 3 autrices qui réinventent le roman d’amour

14 février 2024
Par Léonard Desbrières
La journaliste et romancière Pauline Klein.
La journaliste et romancière Pauline Klein. ©Pascal Ito/Flammarion

À l’occasion de la Saint-Valentin, L’Éclaireur se penche sur les histoires d’amour modernes en littérature, à l’heure où le roman d’amour fait peau neuve et se teinte des colorations ainsi que des préoccupations de l’époque.

Qu’il est loin le temps où les livres de la collection Harlequin étaient lus honteusement, à l’abri des regards. La romance n’est plus un gros mot, bien au contraire, c’est devenu une incroyable locomotive littéraire. La new romance est même aujourd’hui le genre à la mode, celui qui truste les meilleures ventes, une déferlante indispensable au marché de l’édition.

Mais l’invitation à l’amour va au-delà de cette veine romanesque populaire et des passions à l’eau de rose. Dans une société en pleine révolution sociale et intime, l’amour est au centre du jeu littéraire parce qu’il questionne les rapports hommes-femmes, parce qu’il est le catalyseur des désirs et des fantasmes, parce qu’il est le lieu de l’exaltation du corps, et donc parce qu’il interroge la relation que nous entretenons avec lui. Focus sur trois romancières de la rentrée d’hiver qui embrassent les vertiges de l’amour.

Fantastique Histoire d’amour, de Sophie Divry

Le défi. Voilà le moteur de l’œuvre surprenante de Sophie Divry. Chaque livre commence par un pari, une envie d’explorer des territoires inconnus ou de bousculer les codes d’une littérature convenue. Dans La Condition pavillonnaire (2014), elle donnait à lire une réécriture contemporaine de Madame Bovary ; elle racontait la vie parfaite, mais insatisfaite, d’une desperate housewife de banlieue dans Trois Fois la fin du monde (2018) ; et elle s’emparait de la forme du huis clos en racontant la planque dans une ferme isolée d’un braqueur en cavale dans Cinq mains coupées (2020). Impétueuse, bien aidée par une plume agile et un épatant sens du récit, la romancière a fait le choix de nous surprendre plutôt que de creuser un sillon. Et son dernier livre ne fait pas exception.

Aujourd’hui, c’est un audacieux contrat qu’elle remplit : celui d’un roman d’amour loin des clichés et des bons sentiments. Fantastique Histoire d’amour, le titre, sonne d’ailleurs comme un pied de nez, une provocation : ne vous attendez pas à un conte de fées, mais bien à un thriller amoureux aux multiples facettes. Car ce n’est pas l’histoire de deux êtres qui s’entrechoquent, mais d’abord celle de deux enquêtes qui se croisent.

Bastien Fontaine, inspecteur du travail fraîchement célibataire et vaguement catholique, traîne son spleen jusqu’à une entreprise de recyclage de bouteilles plastiques où un ouvrier vient tout juste de trouver la mort, broyé dans une compacteuse. Mais ce qui devait être une visite de routine pour constater un accident se transforme en affaire d’un tout autre calibre, un homicide.

Maïa quant à elle, est journaliste, toujours à la chasse de la bonne pige, elle court partout et consacre son peu de temps libre à la course à pied et aux rencontres sans lendemain. Pour le bien d’un article, elle se rend au Cern, à Genève, afin d’interroger sa tante sur les cristaux scintillateurs, une étrange matière qui pourrait causer aux hommes de graves troubles psychiques. Les deux affaires progressent en parallèle jusqu’au moment irrémédiable, tant attendu, où nos deux héros se rapprochent, se frôlent et finalement se percutent. Un habile récit à double fond où l’amour se dévoile peu à peu sous une épaisse couche de mystères et de suspense.

Des hommes possibles, de Pauline Klein

Déjà dans La Figurante, son précédent roman – sorte de réécriture contemporaine du Bartleby de Melville (1853), dans laquelle elle mettait en scène les tribulations d’une femme spectatrice de sa propre vie, sans avis, sans opinion –, Pauline Klein explorait avec un humour caustique à souhait les tournures facétieuses que prennent souvent nos relations amoureuses. À travers les exigences d’un mariage bourgeois ou l’idylle platonique avec un banquier conciliant, elle pointait du doigt les masques qu’il nous fallait revêtir avant de s’offrir à l’autre.

Elle continue aujourd’hui son petit théâtre des relations hommes-femmes avec un curieux roman, un inventaire à la Prévert des rencontres qui ponctuent une vie, des liens qui restent avec ceux qui sont partis. Durant une année de repos et de détente comme dirait Ottessa Moshfegh, recluse dans une maison sans chauffage, perdue au beau milieu de la campagne, une sorte d’Auberge espagnole où s’agitent amants, enfants, voisins et même le fantôme paternel, la narratrice tente de percer le mystère de l’altérité, de comprendre pourquoi c’est d’abord aux côtés des autres qu’on forge notre identité. Un livre qui réussit le pari d’être à la fois léger et profond. Un vaudeville doux-amer qui, en confrontant en miroir un défilé d’hommes pas possible et le souvenir d’un père, confirme que l’amour est bien la plus étrange des affaires.

Les Corps hostiles, de Stéphanie Polack

Quand elle n’écrit pas, Stéphanie Polack est éditrice. C’est à elle qu’on doit l’émergence de certaines des plus belles plumes du nouveau féminisme romanesque telles que Blandine Rinkel, Dorothée Janin ou Maria Pourchet. Comme elles, elle envisage les rapports hommes-femmes à la lumière d’une confrontation. Entre désir et conflit, sensualité et brutalité, l’amour et la violence chantait Sébastien Tellier.

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C’est justement en chanson que débute ce nouveau roman électrisant et troublant. Parolière réputée, Maude accepte de travailler avec Loïc Quemener, ancien escroc et star des réseaux réincarné en chanteur pop. L’homme est futile, médiocre, il est le réceptacle de toutes les tensions de la masculinité contemporaine.

Bel Apollon obsédé par son corps, chevalier de la virilité qui voit dans la cocaïne un moyen de décupler sa vigueur, avide possesseur de femmes, tout l’inverse de Franck, son compagnon, partenaire d’une vie amoureuse basée sur l’intellect, le rire et la discussion. Mais, paradoxalement, c’est justement cela qui l’envoûte et l’appelle. C’est cet ailleurs qui justifie une attirance irrépressible.

Dans un récit où résonnent les voix et les narrations, Stéphanie Polack délivre les chroniques d’une femme de son temps, écartelée entre désirs et carcans, en confrontation avec son propre corps, à la recherche du meilleur moyen de s’offrir à l’autre, se défiant du regard des autres. Sexe, passion, lutte des classes et des genres s’entrechoquent dans cette plongée acide au plus profond du vertige amoureux.

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