En 1984, la chanson française voit émerger une jeune femme qui va profondément marquer son époque : Mylène Farmer. Son premier single, « Maman a tort », fait l’effet d’une véritable déflagration dans le paysage musical. À l’occasion de la réédition de ce titre fondateur, retour sur l’histoire d’une chanson emblématique, entre scandale médiatique et audace artistique.
L’année 1984 marque les débuts de plusieurs artistes encore présents aujourd’hui. Ce sont les premiers succès de Patrick Bruel, Marc Lavoine, Étienne Daho ou encore Jeanne Mas. Dans la pléthore des tubes de cette année-là, peu apparaissent aussi atypiques que Maman a tort de Mylène Farmer.
En effet, à cette époque, on entend Axel Bauer et son Cargo, Bernard Ménez avec Jolie poupée, Claude Barzotti et Le Rital, Douchka avec Mickey, Donald et moi, La Compagnie créole et Le Douanier Rousseau… Des titres bien sages. Seule Madonna sort des sentiers battus avec sa prestation provocante aux MTV Awards, interprétant Like A Virgin en robe de mariée dans des poses ultra-suggestives – objet de toutes les critiques.
Il y a bien des chansons qui évoquent une certaine libération de la femme – Cyndi Lauper avec Girls Just Want To Have Fun ou Cookie Dingler avec Femme libérée – mais aucune n’adopte un ton ausssi décalé et ambivalent. Au printemps 1984, Mylène Farmer marque donc les esprits et s’offre son premier succès d’estime, même si la notoriété de Maman a tort mettra du temps à s’installer.
La naissance d’un duo de choc : Farmer/Boutonnat
Nous sommes donc en 1984. Le duo formé par Laurent Boutonnat et Jérôme Dahan souhaite « révolutionner » la chanson française, trop sage à leur goût. Dans leurs mains, un titre assez atypique pour l’époque, qui joue à fond la carte de l’ambiguïté : Maman a tort.
Laurent Boutonnat cherche une jeune fille de quinze ans pour interpréter cette comptine en apparence innocente, mais au propos troublant. Les maisons de disques sont toutes réticentes : elles trouvent le morceau trop provocateur, avec de possibles risques judiciaires à la clé. Ces mots et ces thèmes dans la bouche d’une adolescente sont inconcevables. Même les artistes de l’époque, comme Lio, le refusent.
De son côté, Mylène Farmer, 22 ans, enchaîne castings et auditions. Mannequin, elle multiplie les petits boulots en attendant de réaliser son rêve : devenir actrice. Jérôme Dahan l’a déjà croisée, et lorsqu’il la revoit aux côtés de Laurent Boutannat pour ce projet, la jeune rouquine retient leur attention.
Le duo comprend alors qu’il a trouvé sa chanteuse, celle faite pour Maman a tort. « Dès que je l’ai aperçue, j’ai aussitôt compris que ce serait elle et personne d’autre. On aurait juré qu’elle sortait de l’hôpital avec ses cheveux longs, à la limite de la psychose« , confie Laurent Boutonnat (Mylène Farmer, La star aux deux visages, Archipoche, 2019).
Au micro d’Europe 1, Jérôme Dahan déclare quant à lui : « Quand elle a chanté la chanson, j’ai eu la réelle impression que c’était vraiment elle qui avait écrit le texte.«
Boutonnat lui propose le titre en lui décrivant l’interprétation souhaitée : un mélange de transgression et d’innocence. Séduite par cette ambivalence, Mylène adhère immédiatement au concept, dans lequel elle se projette pleinement.
Un ovni pour l’époque
On peut véritablement parler d’ovni pour ce morceau. Jérôme Dahan s’inspire de plusieurs films : Ludwig : Le Crépuscule des Dieux (portrait du roi Louis II de Bavière), Psychose 2 (où un meurtrier sorti d’asile se croit hanté par sa mère) et Frances (consacré à l’internement de l’actrice Frances Farmer). L’univers psychiatrique et saphique en sont les deux piliers – peu habituels dans le répertoire français.
Le ton et la mélodie de cette chanson se veulent volontairement enfantins. Sans écouter les paroles, on pourrait croire à une simple comptine. Et c’est là où réside tout le génie du duo Boutonnat/Dahan : le texte, lui, est tout sauf candide.
Tout est dérangeant, provocateur, presque sulfureux. Déjà, la scène se déroule dans un hôpital où une jeune fille internée exprime un désir d’émancipation vis-à-vis de sa mère, mais surtout une profonde attirance pour une infirmière. Le sujet – l’amour entre une adolescente et une adulte – dérange. Les maisons de disques et les médias se montrent dubitatifs, quand ils ne sont pas choqués.
Les débuts sont laborieux. Non seulement la chanson a failli ne jamais voir le jour, mais son succès est loin d’être acquis à sa sortie. Paru en mars 1984 chez RCA Records, le titre bénéficie de peu de moyens promotionnels. Rien ne semble réuni pour en faire un tube. Et pourtant…
Trop irrévérencieux dans une société où l’homosexualité demeure taboue, Maman a tort inquiète. Avec sa pochette où Mylène Farmer pose en nuisette, Boutonnat brave encore un peu plus les interdits.

Première version de Maman a tort
Le clip, réalisé avec peu de moyens, est censuré par certains médias. Très cinématographique, il s’ouvre sur le portrait de Sigmund Freud avant d’enchaîner des images étranges et dérangeantes – Mylène Framer se retrouvant par exemple au milieu d’une table d’enfants, la tête dans un plat. Cette audace divise : certains dénoncent une œuvre subversive, d’autres saluent une originalité qui se détache des normes.
Malgré tout, le morceau peine à se faire une place. Le trio est pourtant convaincu de tenir un projet singulier, et Boutonnat ne baisse pas les bras. Avec l’aide de Bertrand Le Page (éditeur de la chanson Mise au point de Jakie Quartz et manager de cette dernière), le 45 tours est réédité avec une pochette nettement plus sage.

Deuxième édition de Maman a tort
La machine commence alors à s’accélerer. Mylène Farmer est de plus en plus présente dans les médias, sur les plateaux de télévision comme dans la presse – même jeunesse. Le titre tourne à la radio, atteignant l’oreille de Michel Drucker qui l’invite dans Champs-Élysées : « Sur les routes de France, cet été, je ne pouvais pas allumer un poste de radio sans vous entendre. On voyait des petites filles qui comptaient : 1. Maman a tort…«
Les ventes atteignent 100 000 exemplaires avant qu’il ne soit intégré à l’album Cendres de lune en 1986.
Mylène, l’atout majeur
Si peu de personnes croient au départ en la chanson, une figure va lui donner toute sa puissance évocatrice : Mylène Farmer – encore inconnue à l’époque. Totalement attirée par le titre, elle comprend rapidement la dimension du rôle qu’elle doit incarner. Déjà dotée d’une forte personnalité, elle maîtrise son image avec précision.
Sur les plateaux de télévision, la jeune artiste sait comment attirer et captiver l’attention de son auditoire. Devant la caméra, elle arbore un regard intense, incarnant cette femme dont l’innocence et la candeur se mélangent à une grande part de mystère – et à de nombreuses zones d’ombre.
Lorsque les médias s’emballent, Mylène Farmer sait comment répondre. Dans les émissions grand public ou dans la presse jeunesse, elle donne une version édulcorée du sens de la chanson : « Ça peut arriver à beaucoup d’enfants qui sont dans des centres hospitaliers. […]. Ces infirmières donnent à manger à ces enfants, les bordent au lit, leur font un bisou avant de s’endormir, donc prennent la place des mamans. Donc c’est une petite fille qui dit à sa maman « J’aime l’infirmière« , confie-t-elle dans l’émission Champs-Élysées.
Dans Boys And Girls, elle explique : « Les auteurs de la chanson sont partis de l’idée d’une petite fille dans un hôpital qui se prend d’amitié pour son infirmière et, à partir de ce thème, ont aligné des phrases drôles et insolites, non pas pour leur soi-disant sens caché, mais pour le rythme et l’originalité des mots. Mais si les gens préfèrent attribuer à cette chanson un sens pervers, au fond, ça les regarde…«
Ailleurs, le discours est tout autre. Plus adulte et équivoque.
« Mi-nonne, mi-mère, mi-femme, mi-raisin, l’infirmière est un personnage très ambigu et je comprends très bien qu’une petite enfant à l’hôpital en tombe amoureuse. Le blanc de sa blouse peut contenir toutes les projections des malades« , peut-on lire dans Charlie Hebdo, ou encore « Maman a tort, c’était une façon de parler d’amours étranges qu’on peut avoir quand on est adolescente ou adolescent, rencontrer une personne… […] C’est un amour interdit qu’on peut avoir avec une personnalité féminine, pourquoi pas » dans Lazer.
« Maman a tort, c’était une façon de parler d’amours étranges qu’on peut avoir quand on est adolescente ou adolescent, rencontrer une personne… […] C’est un amour interdit qu’on peut avoir avec une personnalité féminine, pourquoi pas. »
C’est cette ambivalence, dans les paroles comme dans les propos, qui rend la chanson subtilement scandaleuse, provocante. On tient là ce qui deviendra la ligne directrice de l’artiste. Les thèmes de l’amour et de l’interdit, récurrents dans l’oeuvre de Farmer, sont déjà présents. Une version anglaise existe même.
22 ans plus tard, une nouvelle édition
Vingt-deux ans après sa sortie initiale, le tout premier single de Mylène Farmer revient dans les bacs le 20 mars. Trois formats permettent de (re)découvrir ce titre emblématique : CD single, 45 tours et maxi 45 tours. C’est le label Baskia Productions – à l’origine des rééditions de Gourmandise et Mes courants électriques d’Alizée – qui porte ce projet, souhaitant redonner à ce morceau toute sa valeur historique.
Outre la version originale – entièrement remasterisée à partir des bandes analogiques d’époque –, une version longue et une instrumentale figurent également, ainsi qu’une version inédite réalisée pour l’occasion : Maman a tort (Hide and Seek). De quoi ravir les fans – et peut-être montrer aux autres combien cette chanson était novatrice pour son époque.
Maman a tort marque enfin la naissance d’une collaboration artistique forte entre Mylène Farmer et Laurent Boutonnat, qui donnera lieu à d’autres tubes en pagaille : Sans contrefaçon, Libertine, Désanchantée…