Révélé à 18 ans avec le film phénomène LOL, Jérémy Kapone a rapidement fui les projecteurs pour se construire dans l’ombre. Après des voyages spirituels et bien réels, il revient ce 26 mars avec Libelula, un nouvel album introspectif. Rencontre avec un artiste qui préfère le silence de la Corse au brouhaha des vanités.
Le grand public vous a découvert en 2008 avec le film LOL. En quoi cette aventure a-t-elle changé votre vie ?
Du jour au lendemain, des millions de gens connaissaient mon visage. J’avais 18 ans, je ne me sentais ni prêt, ni vraiment entouré pour gérer une telle situation. Surtout, je ne me suis jamais considéré comme une célébrité, je suis avant tout un artiste. Mon objectif a toujours été d’explorer : le monde, mon âme, la créativité. Je ne voulais pas m’enfermer dans le microcosme du showbiz. J’ai donc pris mes distances durant ma vingtaine. Je suis parti un an au fin fond de l’Amazonie ; j’ai fait des choix d’explorateur plutôt que de carriériste.
Vous avez néanmoins repris votre rôle dans la suite du film. Était-ce une évidence pour vous de revenir saluer ce rôle ?
C’était surtout une évidence pour la réalisatrice de me rappeler. Je l’ai vu comme une belle occasion de faire un clin d’œil à tous ceux qui aiment le personnage de Maël. C’est un peu mon avatar. C’était aussi une façon symbolique de clôturer ce chapitre. Pour moi, j’ai définitivement raccroché les gants de LOL.
Cette étiquette de LOL a-t-elle été difficile à porter ?
Oui, c’était pénible. J’avais le sentiment que tout ce que je proposais en dehors de ce film n’intéressait pas les gens, alors que j’avais plein de choses à faire et à proposer. Au-delà de l’étiquette LOL, le monde du cinéma me voyait comme le jeune mec beau gosse qui n’a rien à raconter. Alors que je suis aux antipodes de tout ça. J’ai pris mon mal en patience. J’ai utilisé toute ma vingtaine pour me construire, pour devenir l’homme que je voulais être, loin de la lumière.
Durant cette période, vous n’avez jamais cessé de créer et vous avez notamment composé plusieurs albums…
Exactement. J’ai fait beaucoup de dessin, j’ai sorti deux livres d’art, Carnet de visage, qui compilent des portraits que j’ai pu réaliser lors de mes voyages. J’ai fait des expositions, d’autres expériences de tournages, deux albums en français, d’autres en anglais… J’ai beaucoup produit, mais de façon plus anonyme et posée. Le fait de trop prendre la lumière me met mal à l’aise. Ce qui compte pour moi, c’est d’être vrai avec soi-même et de faire ce qui compte vraiment. Que l’œuvre touche 100 personnes ou un million, ça ne change rien à sa valeur.
Votre nouvel album, Libelula, sort ce 26 mars. Quel a été l’élément déclencheur de ce projet ?
C’est la conjoncture de plusieurs événements. D’abord, l’installation d’un studio d’enregistrement en Corse, qui m’a permis d’ouvrir un nouveau chapitre musical de ma vie. Ensuite, une grande histoire d’amour, bouleversante, où je me suis perdu et retrouvé. Enfin, le destin m’a rappelé en me demandant d’écrire un morceau pour la suite de LOL. Tout cela m’a poussé à m’enfermer en studio pour écrire et travailler.
L’amour occupe effectivement une place centrale dans Libelula. La musique est-elle une forme de thérapie et un moyen de mettre des mots sur des émotions que vous n’arriviez pas à saisir ?
Complètement. L’art sert à transcender des sentiments qui nous dépassent. J’ai conçu cet album comme un voyage imaginaire vers soi-même, pour reconnecter avec ses doutes, ses fêlures et sa lumière, afin d’aller vers une forme de réincarnation.
Avez-vous la sensation d’être aligné avec vous-même, aujourd’hui ?
Carrément. C’est une longue quête, mais ça passe par tout ce travail qu’on fait dans l’ombre : chercher, essayer, tomber, se relever, encore et encore, et prendre des risques pour être soi-même. J’ai la sensation que la société nous empêche d’être qui l’on veut vraiment être. On nous pousse à entrer dans des boîtes. Il faut beaucoup de courage, de volonté et de sacrifices pour aller à l’encontre de tout ça.
Dans une interview, vous parlez d’une musique “obsessionnelle” et “intuitive”. Quel est votre processus créatif ?
J’écoute tout le temps de la musique. Quand je n’en écoute pas, j’en fais, quand je n’en fais pas, elle me trotte dans la tête. Elle est intuitive dans le sens où elle est connectée à mon instinct. Une chanson ne naît pas après avoir passé une journée avec quatre compositeurs. J’ai tellement emmagasiné de sons, de tentatives ratées et de recherches, qu’aujourd’hui, je peux me poser avec un instrument et une intention, et laisser sortir ce que je vis dans l’instant présent. Je raconte simplement ce que je suis en train de vivre. Je le dis à travers la musique. Je travaille vraiment à l’ancienne : je peux passer dix heures sur une mélodie jusqu’à ce que l’intention soit juste.
Quelles ont été vos influences musicales pour cet album ? J’ai parfois eu l’impression d’entendre des airs de Ben Harper, mais aussi des Kooks…
C’est un mélange de tout ce que j’ai écouté au fil des années. On peut effectivement y entendre des échos de Ben Harper, des Kooks ou de Neil Young. J’ai aussi beaucoup écouté Tom Waits, Jimi Hendrix, de la bossa nova ou de la musique brésilienne. Il y a même des accents hip-hop dans les rythmiques ; Kendrick Lamar m’a beaucoup marqué récemment.
On sent également une forte influence littéraire dans vos textes. Quelles sont vos inspirations ?
La poésie, sans aucun doute. Pour moi, toute personne qui écrit doit s’intéresser au travail d’Arthur Rimbaud, c’est le Mozart de la rime. Sa musicalité est révolutionnaire. J’ai aussi beaucoup lu Allen Ginsberg, René Char ou encore Blaise Cendrars. La poésie est la forme d’art la plus libre qui existe : quelques mots sur du papier peuvent provoquer des prises de conscience bien plus profondes que la philosophie. Elle n’a pas de cadre.
Vous l’avez dit : vous avez enregistré cet album en Corse. L’espace qui vous entoure a-t-il un impact sur votre manière de créer ?
Totalement. Il a un impact majeur. Un musicien a besoin de silence pour que la musique résonne en lui. À Paris, avec le brouhaha et les sirènes, je n’y arrive pas. J’ai besoin d’espace. C’est cette lumière du Sud et ce sentiment d’aventure que j’ai voulu mettre dans l’album.
La pochette de votre album est sublime. Avez-vous à cœur de faire le lien entre le son et l’image ? De poursuivre l’histoire racontée à travers votre musique, dans le visuel ?
Merci beaucoup ! Je l’ai conçue avec la graphiste Stéphanie Desjeunes. J’ai toujours du mal à me mettre en photo sur les pochettes. J’ai l’impression que ça ne raconte rien. Je voulais un artwork qui révèle une histoire, une métaphore du voyage avec cette île en forme de mains qui se caressent. C’est une symbolique de l’amour et du destin. Je voulais aussi apporter une touche de couleur dans ce monde. On prépare d’ailleurs un clip dans l’esprit de Miyazaki pour le titre Libellula Ryde, qui a été conçu par la même personne.
Si le public ne devait retenir qu’un seul message de cet album ?
La vie est un chemin. Il faut oser traverser l’ombre pour trouver sa propre lumière, ne jamais abandonner et avoir le courage de devenir qui l’on est vraiment, malgré les boîtes dans lesquelles la société veut nous enfermer.