Le cinéaste sud-coréen confirme avec Aucun autre choix son talent inégalé pour raconter des histoires denses aux différentes couches d’interprétation. Critique.
Trois ans après le surprenant Decision to Leave, le réalisateur Park Chan-wook est de retour au cinéma avec Aucun autre choix, une comédie noire et satirique, politique et sociale, d’une rare précision cinématographique.

Tout commence comme une fin idyllique. Dans un décor coloré et chaleureux, Park Chan-wook montre une famille parfaite, accomplie, entre la belle maison, les deux chiens, le couple aimant et la fille, une prodige de la musique. Pour Yoo Man-soo, employé d’une usine de fabrication de papier depuis 25 ans, tout semble enfin être au bon endroit. Le réalisateur propose une première scène quasi hallucinée, qui ressemblerait à la conclusion d’un autre film.
Puis, il fait basculer son histoire. Yoo Man-soo est licencié du jour au lendemain et peine à trouver du travail. Une seule solution lui vient en tête : éliminer toutes les personnes plus qualifiées que lui dans l’industrie du papier, afin de retrouver un poste dans le même domaine. À partir de ce postulat tragicomique, Park Chan-wook aborde le couple, le capitalisme, la précarité, la dépression et l’identité dans un kaléidoscope de genres et de styles, faisant d’Aucun autre choix l’un de ses films les plus aboutis.

L’adaptation d’un roman noir
À l’origine, Aucun autre choix adapte le roman Le couperet, écrit par Donald E. Westlake en 1997 et déjà adapté au cinéma par Costa-Gavras en 2005. Le livre est une critique acerbe de la société américaine, que Park Chan-Wook adapte à la société sud-coréenne, faisant de son film un témoignage tout aussi incisif sur la situation sociale et économique du pays que le roman sur les États-Unis.
Le thème est universel : quelle reconversion pour les employés quadragénaires et quinquagénaires qui perdent leur travail après avoir passé la majorité de leur vie professionnelle dans la même entreprise ?
Park Chan-wook montre la déchéance d’un homme après un licenciement humiliant, alors que son entreprise répond désormais aux injonctions américaines. Bien que Yoo Man-soo en veuille au grand patronat, il n’a aucun autre choix – le titre est régulièrement répété par de nombreux personnages tout au long du film – que de s’en prendre aux plus petits, comme lui, dans le but d’être le seul employé qualifié de la région.
Évoquant la mainmise du capitalisme occidental, Aucun autre choix explore aussi des conditions de travail en Corée du Sud, entre la pression hiérarchique et le conditionnement des employés. Soumis à tous les niveaux à un système qui les exploite, les précaires se détruisent entre eux pendant que les fortunés prospèrent.

Une relation miroir
Telle une boule de neige qui grossit et emporte tout sur son passage, le licenciement de Yoo Man-soo a des conséquences multiples et Park Chan-wook parvient à aborder un nombre incalculable de sujets dans son film, allant de la relation parentale à l’alcoolisme, en passant par les problèmes de couple et la place de l’épouse, qui se révèle et prend une nouvelle position dans la famille quand le mari sombre.
Quand Yoo Man-soo – magistralement incarné par Lee Byung-Hun – commence à s’en prendre à ses concurrents, le film devient terriblement noir et sordide, avec cette approche très graphique et visuelle caractéristique du cinéma de Park Chan-wook. Son protagoniste voit dans ces hommes également en quête d’un travail ce qu’il est devenu. La relation miroir proposée par le cinéaste en devient ainsi des plus étranges et malsaines.
Aucun autre choix enchaîne les séquences macabres et hilarantes, tout en développant le personnage de Yoo Man-soo, de plus en plus torturé, paranoïaque et angoissé. Visuellement aussi méticuleux et inventif que Mademoiselle (2016), narrativement aussi surprenant et inquiétant qu’Old Boy (2003), Aucun autre choix s’inscrit pleinement dans la filmographie du réalisateur, qui décrypte la psyché humaine avec précision en partant de situations anodines pour aller vers les plus grandes extrémités.
Tout n’a pas à être parfaitement logique ou cohérent. Le film utilise les symboles pour traiter de l’intime et de l’humain.

Leur cinéma est différent, mais Aucun autre choix rappelle fortement Parasite (2019) de Bong Joon-ho : une satire sociale aux nombreuses couches, qui ne cesse de se réinventer pour aller dans des directions surprenantes et complexes. Profondément ambigu, ce nouveau film de Park Chan-wook est aussi ludique qu’hypnotisant.
Effrayant dans son discours et dans l’absolutisme de ses personnages, inventif dans sa mise en scène et dans son riche langage cinématographique, le long-métrage est à la fois ce qu’il prétend être, mais aussi bien davantage, invitant le spectateur dans un tourbillon émotionnel percutant et évocateur. Un grand cru.