Depuis une dizaine d’années, les récits uchroniques se multiplient à la télévision américaine. Entre motifs récurrents et approches expérimentales, nous nous penchons sur cette tendance appelée à durer.
Le 27 février prochain, la très populaire série La chronique des Bridgerton a entamé sur Netflix la diffusion de la seconde partie de sa quatrième saison. Si la série brille surtout par sa manière de mettre en scène la mondanité du début du XIXᵉ siècle britannique, elle opère également une profonde et assumée réécriture de l’histoire.
Quelque part entre l’uchronie et l’univers parallèle, l’Angleterre de Bridgerton manie habilement le discours sur les conventions sociales et la modernité. Mais, loin d’être une exception ou un simple gimmick, l’uchronie est devenue depuis quelques années un genre très prolifique des séries télévisées américaines.
Des romans dystopiques parfois anciens remis au goût du jour
Si les uchronies imaginant notre monde s’il avait tourné différemment sont un motif littéraire vieux de près de deux siècles, le genre n’a fleuri à la télévision que récemment, malgré des exemples assez anciens, tels que Code Quantum en 1989 et Sliders en 1995. Depuis une décennie, cependant, des productions ambitieuses se multiplient dans le genre, souvent basées sur des romans assez anciens et présentant des histoires alternatives extrêmement sombres.
L’un des partis-pris les plus fréquents de ces adaptations est un dépoussiérage de propos parfois anciens pour en moderniser radicalement le contexte. C’est, par exemple, le choix fait par Le maître du Haut-Château de Frank Spotnitz. Si l’intrigue principale partage dans les grandes lignes celle du roman de Philip K. Dick de 1962, avec son monde presque intégralement dominé par les nazis, le propos a été modernisé.
Exit le livre caché circulant sous le manteau, qui devient ici une bobine de film, et exit aussi les longues dissertations exotisantes sur la divination japonaise.

Idem pour The Plot Against America : le roman de Philip Roth de 2004 file la métaphore de la montée du néoconservatisme avec l’élection d’un populiste antisémite dans l’Amérique des années 1940. On est alors dans le contexte de l’invasion de l’Irak, quelques années après l’élection très contestée de George W. Bush.
L’adaptation télévisuelle de 2020 du roman adapte en revanche de manière assez transparente le basculement idéologique ayant permis l’élection de Donald Trump en 2016, y compris en modifiant des parties importantes du roman, ainsi que sa conclusion.
Un meilleur monde est-il possible ?
Cette vague de séries uchroniques ne s’est néanmoins pas uniquement manifestée par une série de récits pessimistes ou de transpositions lugubres de la politique américaine actuelle. Plusieurs shows ont ainsi pris le parti d’explorer des mondes alternatifs dans lesquels l’Amérique aurait emprunté un chemin plus proche de l’utopie que du cauchemar.
C’est par exemple le cas de la série de science-fiction For All Mankind, diffusée depuis 2019, dans laquelle la course à l’espace aurait été dominée par l’Union soviétique. Un monde dans lequel la Guerre froide ne prend jamais vraiment fin, un fait qui cause dès la fin des années 1960 un ensemble de répercussions sociales faisant progresser beaucoup plus vite les causes féministes, antiracistes puis écologiques. Si le monde de For All Mankind n’est pas dénué de tensions et de drames, la série propose aussi une ligne temporelle qui aurait surmonté bien des difficultés dans lesquelles nous sommes actuellement toujours englués.
Mais le futur radieux des uns étant fatalement le cauchemar des autres, d’autres uchronies peuvent jouer sur la frontière entre l’avenir désiré et le cauchemar potentiel. C’est sur ce fil que se tenait habilement la série Watchmen de Demon Lindelof en 2019.
Davantage une suite du comics d’Alan Moore de 1986 que du film de Zack Snyder de 2009, elle dépeignait un futur dans lequel Robert Redford avait été élu en lieu et place du conservateur Ronald Reagan, et initié une transformation progressiste de l’Amérique… Laquelle se heurtait à une vaste conspiration orchestrée par des néonazis et des suprémacistes blancs. Un show loin d’être pessimiste, à la conclusion plutôt heureuse, mais qui travaillait longuement la question des racines profondes qui empêchent une société de devenir pleinement utopique.
Un terrain expérimental
On notera enfin que des œuvres choisissent, certes plus rarement, d’utiliser le motif de l’uchronie pour se détacher complètement de considérations frontalement politiques et dériver vers des territoires aussi variés que la comédie ou la science-fiction expérimentale. C’est par exemple le cas de la très singulière série Tales from the Loop, diffusée sur Amazon Prime depuis 2020, qui utilise une histoire alternative rétrofuturiste pour délivrer un récit avant tout cryptique et contemplatif.

À l’autre bout du spectre, on trouve Fallout, adaptée d’une série de jeux vidéo à succès, qui verse plutôt du côté du western et de la comédie potache. Notamment grâce à l’absurdité assumée de son univers, ravagé par une guerre nucléaire dans une version alternative des fifties qui serait perpétuellement restée coincée à l’âge atomique.
Ces approches plus ludiques ou artistiques se retrouvent par ailleurs beaucoup dans les uchronies produites en dehors de la télévision américaine. La série française Les Sentinelles mise tout sur ses scènes d’action frénétique, la britannique The Great réécrit de manière comique et absurde la vie de Catherine II de Russie, et le dessin animé japonais Le pavillon des hommes s’emploie à dépeindre l’intimité de la vie de cour dans un Japon dont les trois quarts des hommes auraient été décimés par une épidémie.
Bref, autant d’approches possibles qui s’éloignent du motif dominant des uchronies américaines, tournant autour de la Seconde Guerre mondiale ou d’une possible fin de la démocratie dans le pays.