La proposition de loi, soutenue par le gouvernement, a été adoptée dans le cadre d’une procédure accélérée. Elle prévoit également l’interdiction des smartphones dans les lycées.
Faut-il crier victoire ou au contraire s’inquiéter de la disparition de l’anonymat sur le Web ? Sur le sujet, deux camps s’opposent fermement… sauf à l’Assemblée nationale, qui a adopté ce lundi 26 janvier à 130 voix contre 21 la proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, ainsi que l’usage des smartphones dans l’enceinte des lycées. Une adoption éclair, qui fait suite à l’instauration, début décembre 2025, d’une loi similaire en Australie – dont les effets peinent encore à convaincre.
Ce qui va changer le 1er septembre 2026
À moins que le Sénat rejette la proposition de loi en février prochain (ce qui est plus qu’improbable), elle entrera bel et bien en vigueur à compter du 1er septembre 2026. À compter de cette date, « l’accès à un service de réseau social en ligne fourni par une plateforme en ligne [sera] interdit aux mineurs de 15 ans », stipule le projet de loi porté par la députée Renaissance Laure Miller.
Ce texte, largement soutenu par l’ensemble des formations politiques, à l’exception de La France insoumise, vise à considérer l’impact dangereux que peuvent avoir les réseaux sociaux sur les plus jeunes. Instagram, TikTok, Snapchat et d’autres sont des plateformes désormais omniprésentes dans la vie des adolescents. Elles mobilisent des techniques de rétention de l’attention nuisant gravement à leur concentration, et encouragent des comportements parfois dangereux (notamment en matière d’alimentation).
« Avec cette loi, nous poserons une limite claire dans la société. Nous disons une chose simple : les réseaux sociaux n’ont rien d’anodin, a déclaré, avant le vote, Laure Miller. Ces réseaux sociaux avaient promis de relier, ils ont fragmenté. Ils avaient promis d’informer, ils ont saturé. Ils avaient promis de divertir, ils ont enfermé. »
La mise en place de l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux se fera en deux temps. Au 1er septembre 2026, toute nouvelle inscription sur un réseau social entraînera une vérification de l’âge de l’internaute. Puis, au 1er janvier 2027, il sera exigé de toutes les plateformes en ligne de vérifier l’âge de leurs utilisateurs et utilisatrices, comme cela est notamment le cas au Royaume-Uni depuis l’été dernier.
En sus de l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, le projet de loi prévoit également d’étendre l’interdiction de l’usage des téléphones portables dans les lycées, comme c’est déjà le cas dans les collèges. Plusieurs établissements français testent déjà le dispositif depuis la rentrée dernière.
Une loi critiquée, qui fait craindre un délitement de la neutralité du Web
S’il est indéniable que les réseaux sociaux peuvent être nocifs, par leur nature, pour les plus jeunes, l’interdiction est vivement critiquée par toute une frange d’expert·es. Libération donnait hier la parole à un panel de scientifiques dans un article qui dépeint une communauté divisée sur le sujet.
Pour certain·es, interdire, c’est mépriser l’intelligence de la population adolescente. D’autres fustigent encore la facilité de la prohibition face à l’accompagnement et l’éducation. « On ne protégera pas les jeunes publics en les éloignant du numérique », regrette Anne Cordier, enseignante-chercheuse et professeure des universités en sciences de l’information et de la communication au Centre de recherche sur les médiations (Crem) à l’Université de Lorraine.
En Australie, où une loi similaire est entrée en vigueur début décembre, on semble redécouvrir que le meilleur moyen d’encourager un enfant à faire quelque chose, c’est de lui interdire. Là-bas, les ados se maquillent pour paraître plus âgés et passer entre les mailles d’un filet de détection d’âge perfectible, ou demandent à des adultes de scanner leur visage à leur place. Pire : des plateformes de messagerie plus obscures émergent, exposant de fait des adolescent·es en mal de lien social aux mêmes menaces que ces lois disent vouloir éradiquer.
Reste enfin le sujet délicat de la vérification d’âge. Cette proposition de loi vise à interdire les réseaux sociaux aux adolescents. Or, pour s’assurer qu’elles ont bien affaire à des adultes, les plateformes vont naturellement devoir mener de vastes campagnes de vérification de l’identité de leurs inscrit·es et, pour ce faire, recourir aux services d’entreprises tierces. Autant de données sensibles, très personnelles, qui échapperont au contrôle des internautes et qui risquent d’être piratées si elles ne sont pas traitées correctement. Et, si l’on se réfère à l’histoire récente, il y a toutes les raisons de craindre que nos données ne seront pas en sécurité.