Critique

Retour à Silent Hill : renaissance artistique ou écho d’un passé fantomatique ?

04 février 2026
Par Quentin Moyon
Jeremy Irvine dans “Retour à Silent Hill”.
Jeremy Irvine dans “Retour à Silent Hill”. ©Metropolitan FilmExport

Avec Retour à Silent Hill, Christophe Gans nous replonge dans les méandres brumeuses de la saga en adaptant Silent Hill 2. Entre respect du jeu culte et contraintes du cinéma de franchise, le film cristallise les tensions d’une production à bout de souffle. Critique.

Vingt ans après avoir posé sa caméra dans les méandres brumeux de la Virginie-Occidentale, Christophe Gans revient à la franchise qui a durablement marqué sa filmographie avec Retour à Silent Hill. Prévu pour une sortie française le 4 février 2026, ce troisième opus – on oublie toujours Silent Hill: Revelation 3D (2012) réalisé par M. J. Bassett – ne se veut ni une suite directe de son film Silent Hill sorti en 2006, ni une opération opportuniste visant à relancer la carrière de son réalisateur (12 ans après son dernier film, La belle et la bête), mais une adaptation revendiquée comme « fidèle » du mythique jeu vidéo Silent Hill 2.

La bande-annonce du film Retour à Silent Hill de Christophe Gans.

Dans un paysage cinématographique déjà gorgé de recyclages, une question centrale se pose : une suite tardive, 20 ans après Silent Hill, peut-elle encore capter l’essence d’un mythe sans n’être que la simple réminiscence d’une saga à l’agonie ?

Une renaissance sous contrôle : la stratégie industrielle de Konami

Impossible de manquer la présence insistante du logo Konami en ouverture du film. Pas de doute, le retour de Christophe Gans dans les ruelles sales de Silent Hill n’est pas solitaire : ce nouvel opus de la saga ne se conçoit pas comme une œuvre isolée, mais comme une pièce d’un vaste plan industriel orchestré par la société japonaise de jeux vidéo. Dans le sillon de la sortie d’un nouveau jeu, Silent Hill f, en 2025, et de celle du remake du culte Silent Hill 2 sorti en 2024, la volonté de relancer la licence est claire : saturer le marché, réactiver une communauté en demande, pour réveiller une licence sur le déclin depuis la sortie en 2012 de Silent Hill: Downpour et l’échec de la sortie de Silent Hills, qui devait pourtant impliquer Guillermo del Toro.

Retour à Silent Hill.©Metropolitan FilmExport

Dans ce schéma, Retour à Silent Hill prend une dimension différente. Ce n’est pas uniquement la renaissance d’un réalisateur, mais aussi un outil de marketing puissant : en s’appuyant sur l’aura du jeu le plus iconique et sur la musique originale d’Akira Yamaoka, il cherche à fédérer toutes les strates du fandom et à réanimer un lore en latence depuis 2006. Sacrée ambition ! 

Silent Hill, le poids d’un film culte

Côté grand écran, le Silent Hill de 2006 occupe une place singulière dans l’histoire des adaptations de jeux vidéo. Lacéré par les critiques à sa sortie, il a, comme de nombreux films cultes, trouvé son audience et construit son mythe avec le temps. Alors que les premiers bruits et critiques outre-Atlantique reprennent leur lancinante ritournelle en dézinguant d’ores et déjà ce nouvel opus, Christophe Gans, du côté de chez Variety, garde en tête la trajectoire de son premier film : « J’étais très content de voir à quel point la réputation du film a grandi. […] C’est un sentiment très agréable, parce qu’on sait très bien qu’il y a de super films qui disparaissent des mémoires en six mois. Le test ultime, c’est l’épreuve du temps, quand on se retrouve d’un coup face à des gens qui parlent de votre travail avec beaucoup d’enthousiasme. »

Si cette communauté a su s’approprier le film, malgré des décisions narratives déjà discutables à l’époque – la transformation de personnages clés et l’inclusion de monstres iconiques hors de leur contexte d’origine –, c’est notamment grâce à une forme de fidélité à l’univers. Musicale, d’abord avec une bande-son composée par Akira Yamaoka, déjà derrière celle des jeux vidéo. Visuelle, ensuite, en construisant une direction artistique, une esthétique viscérale, en accord avec ce que la Team Silent avait pu produire dans les premiers jeux vidéo. En résulte une atmosphère profondément organique.  

L’organique contre le numérique : un geste de résistance ambigu

À contre-courant d’une industrie cinématographique qui inonde ses productions de VFX, Gans opte pour des choix techniques audacieux, qui revendiquent l’organique : chaque monstre est interprété par un danseur sous prothèses, renouant ainsi avec une vision corporelle de l’horreur. Cela évoque explicitement la philosophie du designer de la Team Silent, Masahiro Ito, et sa culture de la « bizarrerie » physique comme source d’effroi, rappelant sans équivoque le concept de « l’inquiétante étrangeté » – quand ce qui est familier flirte avec le dérangeant – du psychanalyste Sigmund Freud. 

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Mais ce geste, aussi séduisant soit-il, pose une question : peut-il à lui seul redonner une étincelle de vie à des icônes qui ont été répétées ad nauseam dans les jeux, les produits dérivés et les discours de fans ?

Retour à Silent Hill : la fidélité comme enfermement

En revenant à Silent Hill après le film de 2006, Christophe Gans ne se contente pas de prolonger une adaptation, il tente de réanimer un héritage. Pourtant, le constat s’impose avec une certaine brutalité : le film échoue dans les grandes largeurs à nous toucher. Ce constat d’échec ne repose d’ailleurs en rien sur un manque de respect envers la licence, mais plutôt sur un excès de précautions vis-à-vis d’un univers trop lourd à porter, d’un fandom attentif à toute nouvelle adaptation. Tout, dans sa construction, démontre une peur constante de mal faire, de trahir, de déplacer le mythe. Et cette peur finit par neutraliser ce que le film prétend raviver.

Le premier long-métrage, malgré une puissance plastique indéniable, privilégiait déjà la cohérence visuelle, au détriment parfois d’une narration fluide et surtout cinématographique – la structure du film reposant en grande partie sur celle d’un jeu vidéo. Retour à Silent Hill reproduit ce déséquilibre. Le film ne cesse de regarder son modèle – Silent Hill 2 –, comme s’il cherchait en permanence à prouver sa fidélité plutôt qu’à imposer un regard de cinéaste. À l’écran, cette conformité devient rapidement un carcan. Les grandes figures sont là, les thèmes aussi, mais ils apparaissent moins comme des expériences à traverser que comme des éléments à aligner : en bref, un bingo Silent Hill

Retour à Silent Hill.©Metropolitan FilmExport

Paradoxalement, le film se fait à la fois trop flou (les violences sexuelles n’étant qu’à peine suggérées) et trop évident (la culpabilité de James Sunderland, moteur central du jeu, étant martelée à longueur de film). Cette approche rend le récit trop prévisible, surtout pour qui connaît déjà Silent Hill 2, et psychologiquement trop illisible, nous laissant extérieurs à des personnages que l’on ne comprend pas toujours et pour lesquels on ne ressent pas d’empathie. Il ne propose pas une traversée de Silent Hill, mais une reconstitution figée, presque muséale, renforcée par des prestations d’acteurs très faibles. 

Le point fort du film de 2006, le travail de l’atmosphère, fonctionne toujours, mais surtout comme un rappel pour les initiés. Le brouillard, les textures, les corps déformés convoquent une mémoire commune, mais peinent à générer un véritable effroi – celui de notre première rencontre avec ces immondices, il y a dix ans – et sont susceptibles de laisser en dehors un spectateur étranger à la licence.

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Mais le cas de Retour à Silent Hill est loin d’être unique. Au-delà de ses qualités artisanales, ce que révèle le rendu raté de ce film, c’est une impasse plus large du cinéma de franchise contemporain. À force de vouloir préserver ses mythes pour ne pas froisser ses fans – à l’image de la série Alien: Earth, dont l’approche innovante du xénomorphe a eu tendance à énerver sa communauté –, il les fige. Le film devient alors le symptôme d’un univers saturé de lui-même. En confondant fidélité et création, il prolonge une logique déjà perceptible en 2006 : celle d’un cinéma qui préfère la reconnaissance à la rupture et qui, ce faisant, manque l’occasion de faire bouger les lignes et de véritablement redonner vie à une saga sclérosée.

En conclusion, Retour à Silent Hill se trouve à une croisée complexe : d’un côté, la vision d’un réalisateur passionné, attaché à l’artisanat et à l’ambiguïté psychologique ; de l’autre, une logique alourdie par ses propres codes et attentes. La véritable question n’est pas de savoir si le film est fidèle à Silent Hill 2, mais s’il a quelque chose à dire au-delà de la reproduction d’un univers déjà disséqué par des communautés de fans au travers de centaines d’analyses et de discussions.

Le brouillard, les monstres, la musique sont toujours là, mais ils ne produisent plus de trouble. Ils fonctionnent comme des repères, non comme des menaces. Silent Hill n’est plus un espace mental instable, mais un décor patrimonial, immédiatement reconnaissable, parfaitement balisé, nous laissant avec un goût amer : à force de vouloir retourner à Silent Hill, Konami et Gans semblent surtout avoir oublié comment s’y perdre.

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