Entretien

Dajak : “J’apprends à vivre le moment présent sans l’angoisse de l’après”

16 mars 2026
Par Agathe Renac
Dajak se produira à l'Olympia le 21 mars 2026.
Dajak se produira à l'Olympia le 21 mars 2026. ©DR

Des sound systems reggae-dance hall à une folk-rap onirique, Dajak a tracé un chemin singulier, loin des diktats de l’industrie. Multi-instrumentiste et poète du sensible, il s’apprête à célébrer son premier Olympia ce 21 mars. Nous avons rencontré cet artiste solaire, qui nous a touchés par sa sincérité désarmante. Un échange suspendu, entre quête de lumière et éloge de la lenteur.

Vos morceaux ne sont pas de simples chansons, ce sont de véritables voyages oniriques. À partir de quel processus créatif naissent-ils ?

Ils naissent souvent après de longues périodes pendant lesquelles je n’écris rien. Je passe mon temps à vivre des choses, à intérioriser des émotions et, quand la coupe est pleine, je ressens le besoin de me retirer. Pour cet album, je me suis isolé dans un petit mobile home dans le 77, au milieu des arbres.

Il faut que je sois seul pour connecter profondément avec mes émotions, sans pudeur, sans pression de temps ou de regard extérieur. Je commence seul à la guitare ou sur mon ordi et, une fois que j’ai la structure ou le mood de la chanson, je vais voir les musiciens avec qui je travaille. C’est un processus en deux temps.

Et combien de temps peut durer cette phase de retrait et d’écriture ?

C’est difficilement quantifiable. Certains titres naissent en un après-midi quand la grâce me touche [Rires], mais c’est rare. Ça peut prendre des jours ou des semaines. Je ne me mets jamais de deadline de productivité. Si ça bloque, c’est que ce n’est pas le moment. Il ne faut pas forcer les choses, surtout sur des thématiques aussi introspectives. Sinon, c’est comme si tu te forçais à l’expliquer à quelqu’un d’autre. Ce n’est pas sain envers soi-même.

C’est drôle, vous parlez de votre relation à la musique comme d’une relation amoureuse…

Il y a un peu de ça ! [Rires] J’ai ce rapport avec tout : que ce soit les relations, le travail, la vie… Avant, j’essayais de forcer la productivité ou le résultat, mais, avec l’âge, tu comprends que ce n’est pas le meilleur moyen. En tout cas, ça ne fait pas ressurgir mes émotions sous la meilleure des formes.

Qu’est-ce qui vous inspire le plus aujourd’hui ?

Le voyage, sans hésiter. Quand je suis en perte d’épanouissement dans ma vie, je pars. En revenant, je suis rechargé à bloc. Ce ne sont pas forcément les paysages qui m’inspirent, mais plutôt la solitude. Dans ces moments-là, on réfléchit différemment. On est dans une dynamique d’instinct, presque de survie, et ça nous force à nous reconnecter avec nous-mêmes. Les choses nous paraissent plus évidentes et on intellectualise moins.

Dans mon processus d’écriture, j’essaie de mettre des mots justes sur des sentiments complexes et nuancés. Le but n’est pas de faire une chanson où je dis : “Je suis triste”, “Je suis heureux” ou “Je suis amoureux”. Pour moi, la démarche est ultraégoïste et personnelle : le but est avant tout d’extérioriser et de me faire du bien. Si ça fait de chouettes chansons pour les autres, c’est du bonus, et c’est génial !

Justement, quelles émotions cherchez-vous à transmettre à travers vos morceaux ?

Je pars souvent de constats sombres ou moroses pour dessiner un chemin vers quelque chose de plus lumineux. Mes morceaux sont construits comme des récits, avec un début, un milieu et une fin. Ils se construisent comme un voyage, une quête de lumière, mais aussi un besoin d’élévation spirituelle. Je veux vraiment transmettre l’idée qu’on peut trouver du réconfort dans quelque chose de plus lumineux. Et ça passe notamment par le fait de sortir de sa zone de confort. Sortir de chez soi, de ces routines qui peuvent devenir malsaines est toujours une bonne idée : ça nous permet de devenir une version plus consciente de nous-mêmes.

En écoutant Solar Stereo, j’ai parfois cru percevoir des échos des Pink Floyd ou encore de Jacob Collier. Quelles ont été vos principales inspirations musicales pour cet album ?

Pink Floyd, à fond ! C’est une influence majeure depuis mon enfance, avec les Beatles. Pour cet album, j’ai voulu me rapprocher d’un son très fin des années 1960, début 1970. Dans les influences plus récentes, il y a Frank Ocean, qui est mon artiste préféré, et Bon Iver pour leurs textes et leur manière de concevoir la musique.

Je suis aussi très marqué par la nouvelle scène indie-folk, comme Saya Gray, Adrianne Lenker et son groupe Big Thief ou encore Mustafa The Poet. Ils expérimentent beaucoup, tout en restant connectés à l’émotion pure. J’ai aussi beaucoup écouté Dijon et Mk.gee, des artistes américains qui gardent les imperfections du son pour le rendre plus vivant, moins parfait. Ça a radicalement changé mon rapport à la création.

Vous l’avez dit : vous avez enregistré ce deuxième album dans un mobile home, au fond du jardin de la maison de votre mère à Rubelles. En quoi ce lieu et ces conditions d’enregistrement ont-ils influencé l’atmosphère de l’album, voire l’écriture des morceaux ?

À Paris, on a l’habitude de travailler dans des studios, souvent dans des caves. J’avais besoin de changer de zone de création, parce que j’ai eu beaucoup de blocages après la sortie de mon premier album. Ce mobile home n’était pas du tout prévu pour accueillir un studio à la base, mais je l’ai retapé et j’ai installé le matériel nécessaire pour que je puisse créer librement. J’étais entouré de nature, d’oiseaux et de lumière. Ça m’a inspiré et ça m’a apporté de nouvelles idées.

C’est aussi un cadre qui nous permet de prendre plus le temps. On n’est plus pressé, il n’y a plus d’horaires ni de pression, on peut faire de la méditation entre les sessions… C’est un rythme que j’ai beaucoup apprécié. Je pense que j’avais besoin de ça et de partir loin de Paris pour écrire ces nouveaux textes. Je ne pouvais plus créer dans ma petite chambre du 18e arrondissement, c’était devenu impossible.

Votre travail va effectivement à contre-courant des formats rapides et précalibrés exigés par l’industrie actuelle. Est-ce une démarche politique ?

C’est surtout naturel. Je ne l’intellectualise jamais au moment où je le fais. Depuis le début, je suis en indépendant et j’ai monté mon propre label, Bleu Bandits, avec ma manager et mon coproducteur. On s’est créé un cocon hermétique à cette industrie qui est parfois très malsaine. On fait les trucs qui nous font kiffer, sans se soucier de ce que les codes demandent.

Le but, c’est d’avoir des prods qui nous ressemblent et qui toucheront, peut-être, le public. Si une chanson doit durer huit minutes, elle durera huit minutes. Ce n’est pas une démarche politique, c’est juste naturel. Je suis surtout très influencé par ce que j’écoute : des projets alternatifs qui prennent le temps et qui ne sont pas dans les carcans de l’industrie.

La lenteur est effectivement un élément central dans votre travail. Qu’est-ce que vous trouvez de beau en elle ?

Je suis un grand fan de cinéma et j’adore les films qui passent par ces moments de lenteur, qui prennent le temps de poser le cadre, de figer les choses. Je n’ai jamais été trop sensible à la rapidité, que ce soit d’un point de vue artistique ou dans la vie de tous les jours. [Rires] Ceux qui m’entourent savent que je suis quelqu’un de très chill. J’aime prendre le temps, surtout quand je raconte une histoire. J’aime immerger l’auditeur dans un univers et dans une ambiance. Je pense que c’est lié à mon anxiété : à l’origine, je suis une personne angoissée, donc je suis attiré par ce qui va me prendre la main tranquillement et me dire que tout va bien se passer.

Après la sortie de votre premier album, Les larmes du soleil, vous avez traversé un burn-out. Cette épreuve a-t-elle influencé l’écriture de Solar Stereo ?

Absolument. C’est le pont de départ de Solar Stereo. L’album raconte ce voyage vers l’acceptation. Après Les larmes du soleil, je me suis senti perdu, bloqué entre deux versions de moi-même, que ce soit dans mon métier ou dans ma propre vie durant ma vingtaine. Il faut accepter de laisser derrière soi une partie de nous qui est dépassée, et aller vers cette nouvelle version que l’on aimerait devenir.

La musique vous a-t-elle sauvé à ce moment-là ?

Oui et non. Je pense que j’avais un rapport malsain avec ma passion, après la sortie du premier album. L’industrie te pousse à enchaîner tout de suite, à sortir des singles, des rééditions… Et, de mon côté, je voulais aller toujours plus loin dans la création artistique, les clips, l’écriture et la production. C’était trop. J’avais une sorte d’exigence mal placée envers moi-même et j’avais perdu toute confiance. Je n’arrivais plus à créer quoi que ce soit. J’étais face à une page blanche : non pas parce que je ne savais plus quoi raconter, mais parce que je ne faisais plus confiance à mes choix.

On s’était imaginé que le premier album serait un carton, et on a pris la douche froide du“Non les gars, vous êtes un projet alternatif, c’est une musique différente, ça va prendre du temps.” Mais j’ai retrouvé le plaisir en m’entourant de musiciens et en transformant cette aventure solitaire en une épopée collective. Je leur dois énormément : sans eux, je ne sais pas si j’aurais continué.

Vous le dites vous-même, et ça se ressent dans vos chansons : vous êtes quelqu’un de solaire. Comment retrouve-t-on sa lumière lorsqu’on a le sentiment de l’avoir perdue ?

Pour moi, ça passe par beaucoup de méditation et d’introspection. Il faut savoir s’avouer des choses sur son mode de vie, remettre en question ses croyances. C’est une montagne énorme à gravir. Mais la spiritualité a joué un rôle clé dans cette quête de lumière. J’ai cherché un sens plus profond à ce que je vivais. Aujourd’hui, tout est devenu très clair. J’ai la sensation d’être là où je dois être. Je sais que cet état est éphémère et que je repasserai par des phases de doute, mais j’apprends à vivre le moment présent sans l’anxiété de l’après. Je chéris tous ces instants, pour ne pas les regretter plus tard.

Le 21 mars, vous serez sur la scène de l’Olympia. Que représente cette salle mythique pour vous, en tant qu’artiste ?

Avant, ça m’aurait terrifié. Aujourd’hui, je savoure ce qui m’arrive. C’est la salle où j’allais voir mes premiers concerts ado, je prenais le RER depuis Melun pour venir ici. Mon tout premier concert à l’Olympia, c’était Danakil quand j’avais 15 ans. Voir mon nom affiché à l’entrée, c’est un accomplissement de fou, surtout en tant qu’indépendant.

C’est une victoire collective pour toute l’équipe qui m’entoure. Ça va être intense et particulier, mais on va célébrer ce projet et les valeurs qu’on porte : l’indépendance et le renouveau. D’autant plus que le 21 mars, c’est le premier jour du printemps ! Ça tombe pile au bon moment. On a tourné tout l’hiver, on a hâte de reprendre les instruments. Qu’il y ait deux ou deux mille personnes, c’est toujours un honneur immense de jouer ces chansons avec les personnes qui ont travaillé sur cet album. J’adore ce qu’elles représentent.

Dajak, le 21 mars 2026 à l’Olympia.

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Article rédigé par
Agathe Renac
Agathe Renac
Journaliste