Critique

Un homme sans volonté de Marc Desaubliaux : la maladie du solitaire

06 mai 2022
Par Anastasia
Un homme sans volonté de Marc Desaubliaux : la maladie du solitaire

Un homme sans volonté de Marc Desaubliaux est un roman sur l’ennui, l’incuriosité, la paresse. La solitude. Un récit à vif qui ne laisse pas le lecteur indifférent, l’entraînant dans la lente chute de Louis vers les interdits et l’inertie. À découvrir.

Un-homme-sans-volonteUn homme sans volonté de Marc Desaubliaux ou comment parler de la solitude… Celle humaine, pernicieuse, qui s’invite dans notre quotidien et qui ne nous lâche plus. Celle profonde qui contamine l’âme et se développe en léthargie, isolement, ennui, désintéressement.

« J’ai bien un nom, un corps, mais qu’y a-t-il à l’intérieur ? Des courants contraires m’entraînent dans un sens puis dans un autre. Je ne suis même pas vieux, car je n’ai jamais été jeune. […] Alors, je fais l’acteur et j’attends. »


Dès les premières lignes, Marc Desaubliaux nous emmène dans un milieu mondain, auprès de Louis, membre de la famille Puissonnier-Tavernier. Là-bas, l’homme retrouve Carole-Anne, CarAnne, une femme rencontrée dans sa jeunesse, point marquant de sa vie qu’il n’avait revu depuis 40 années. Dès lors, les souvenirs affluent : d’abord brouillons, comme décomposés, puis de plus en plus clairs… Terrible tableau d’un presque-néant. Et je dis « presque » car la vie de Louis fut malgré tout comblée par un « fatras de contradictions […] qu’on finit par accumuler quand on ne sait pas prendre de décisions. »

Depuis le départ, le lecteur sait ce qu’il va lire. Il en devine la fin et se questionne sur le début. Un point intéressant du roman, qui change notre œil et nos attentes.

Notre regard se pose sur les premières pages et déjà, notre lecture se fait incisive, scrutatrice, dans le jugement, parfois. Est-ce parce que Louis est né dans une famille aristocratique, où fortune et relations proposent un douillet confort, que justement, il n’a jamais produit d’effort ? Ou bien, est-ce son talent inné pour la peinture et la compréhension de la musique qui l’a enfermé dans une profonde errance concernant son avenir ?

À la recherche d’une cause perdue

Éternel indécis, Louis fuira toute sa vie : les décisions, les rencontres, l’amour, les opportunités, les malheurs, les émotions… En somme, l’existence.

« […] comme toujours je me laissais porter par la volonté des autres, le temps de me persuader que les choses suivraient leurs cours. »


Comme l’exprime si bien le sous-titre du livre « Quand l’âme est indécise, elle se meurt », à ne jamais rien avoir tenté de sa vie, l’homme n’entame qu’un long chemin vers la mort. Les choses auraient-elles été autres pour Louis si ces parents lui avaient accordé plus d’attention, accaparés qu’ils étaient par la maladie de sa sœur, atteinte d’anorexie mentale ?

Oui, Louis est transparent. D’ailleurs, son père le remerciera bien plus tard de son calme et de son sage caractère, en comparaison des crises déclenchées par Eugénie. Alors, à force de marcher sur la pointe des pieds, a-t-il fini par se convaincre de son inexistence ? L’âme humaine est complexe et nous aurons beau réfléchir sur des causes potentielles, rien ne sera jamais certain. On ne refait pas le monde avec des « si ». Et on ne définit pas l’homme seulement par la logique.

« Je suis ainsi fait que je ne veux pas ce que je peux avoir et je veux ce qui est impossible à avoir. »

À tout avoir, il ne reste plus rien

Durant sa jeunesse, Louis se verra offrir le talent, celui pour la peinture. Une chance incroyable qui viendra se doubler quand le célèbre peintre Francis Pavel voudra en faire son élève. Chance ratée, car Louis n’en fera jamais rien. L’histoire de l’art, il n’en a que faire. Ce qu’il aime, c’est l’abstrait, alors à quoi bon apprendre les perspectives ?

« L’abstrait, Louis ne peignait que cela. Il se moquait de la technique et des conseils de Francis Pavel et d’Antoine de Brétilly. Il ne comprenait pas pourquoi, avec la peinture qu’il faisait il devait acquérir des connaissances utiles uniquement pour la peinture figurative […] mais il ne voyait pas l’intérêt de passer par une école qui aurait tué sa spontanéité et son inspiration. »


Il se verra aussi offrir l’amour et le désir : celui profond et déroutant pour CarAnne, qui, pourtant, ne mènera nulle part. Et ce n’est pas faute à la jeune femme d’avoir ouvert son cœur à maintes reprises en lui disant clairement son envie d’être sa femme. En réalité, Louis le dit lui-même : « Si je te parle de Jeanne, c’est uniquement parce qu’elle m’est inaccessible, et au fond ça m’arrange. Toi, t’es accessible mais comme je ne veux pas m’engager… Au fond, nous sommes faits l’un pour l’autre mais aucun de nous deux ne veut aller plus loin. ».

Finalement, ce n’est pas l’envie qui manque à Louis mais la volonté, et là réside toute l’ambiguïté du personnage.

Dans ce roman, il n’y a pas de ricochets, pas de grands moments. Tout est « fade », lisse, une volonté certaine de l’auteur de nous faire vivre cet ennui. Un pari réussi ! Néanmoins, ne vous méprenez pas sur mes paroles, j’ai beaucoup apprécié ce roman, de la même manière que j’adore les longs films, calmes et étendus. La vie de Louis est réaliste de bout en bout. Sans fioritures. Sans éléments venants satisfaire l’appétit du lecteur et lui offrir un coussin sous lequel se reposer.

Certes, nombreux sont les milieux aisés où le carcan social joue un rôle important. Où il enferme sous le poids des conventions, oblige sous le poids des responsabilités, soumets sous le poids des exigences.

« Mon circuit pris beaucoup de temps. On me parla de Chézy, de mes études, de mon avenir, de mes goûts mais aussi de mes parents, mes grands-parents, des réceptions […]. Je sus plus tard par maman que ma douceur souriante avait plu aux gens, ma politesse aussi. Au moins n’avais-je plus l’air de l’imbécile de tout à l’heure, coincé dans un angle de la plus grande pièce de l’appartement. »

Louis en est le fruit. Mais pas que. En l’être humain réside toujours une part de libre-arbitre, et elle revient comme une valse dans le roman de Marc Desaubliaux. Louis veut travailler dans l’administration et non marcher sur les traces de son père à la Charge. Louis veut voyager en URSS malgré la réprobation de ses parents et la dangerosité de ses raisons. Louis veut faire de l’art mais pas en suivre les règles. Louis veut se marier avec CarAnne mais pas s’engager. Louis, veut, veut, veut. Mais il ne veut pas les conséquences. Alors, le manque de volonté revient. Et là, Louis devient violent, capable de tout détruire sur son passage. Louis devient bête, animal. Consomme le sexe à la dure, avec des gestes et des mots crus.

Non, l’oisiveté et les frissons qu’amènent le transgressif ne sont pas inhérents aux milieux de la haute bourgeoisie ni de l’aristocratie. Ils sont le résultat immédiat d’une frustration et d’un paradoxe. D’un cri de l’âme et d’un corps. Un moyen d’exprimer l’envie d’avoir envie. Louis veut vivre, mais il veut aussi la paix. Louis veut agir, mais il aime la paresse. C’est un être ancré dans un profond mal-être, qui subit sans agir, n’ayant pas une maladie définie comme sa sœur, mais qui, pourtant, est bien là, contaminant peu à peu son esprit. Non, « il n’y a pas pire solitude qu’au milieu des gens […]. ». Et Louis en fera les frais. 

Parution le 26 janvier 2022 – 262 pages

Un homme sans volonté, Marc Desaubliaux (Amh Communication) sur Fnac.com

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Anastasia
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